LE SANG DE L’INDEPENDANCE : La tuerie de NGAMBE, et le génocide LOG HEGA, LOG BAKEÑ, LOG NWOS…BABIMBI. (Pris sur la toile – Anonyme.)
A mon maître BIHENG, grand caméléon, et à son frère JAM-KEK qui connut le temps, jumeaux à la vie, jumeaux à la mort.
ACTE IV – LA TUERIE DE NGAMBE, ET LE TERRORISME D’ETAT
Les militaires des années 1950 à 1970 sont des « Bokassa – Senghor » qui hantent mes jours et nuits depuis jeudi le 5 janvier 1961. En effet, le 5 janvier 1961, j’étais élève du cours moyen 1, à l’Ecole Principale de NGAMBE. A 8h, nous avions une leçon de conjugaison, de mon maître BALOGOG Emmanuel ; il fallait donner un exemple de présent du conditionnel. Je levai le doigt et comme gamin, j’admirais les militaires que je côtoyais, à cause de leur tenue, de leurs chaussures bien cirées et qui brillaient comme du verre, de leurs chants, et de leur discipline, par prémonition, je dis : si j’étais militaire, je tuerais les maquisards ; je trouvai juste ! Mais une heure environ après, éclata la bataille, que dire, la grande tuerie de NGAMBE : MAS 36, Mitraillettes, fusils mitrailleurs, mortiers, grenades, entonnaient leurs chants de mort. A l’évidence, les maquisards n’avaient pas ce genre d’armement ; on eût dit que le ciel tentait de tomber sur nos têtes, la terreur tonnait comme un ciel en furie ; écoliers, nous nous réfugiâmes sous les tables bancs ; excité, Monsieur NDONGMO André allait et venait le long du préau, invitant les élèves à ne pas sortir, et les autres enseignants –MBOG KEÑA, BOUGHA BONGEN ancien normalien de Fulassi de la classe des créateurs de l’hymne national du Cameroun, BALOGOG Emmanuel lui aussi ancien normalien de Fulassi mais d’une promotion récente par rapport à son collègue ci-avant nommé, NGO NGENA LYDIA- à rester dans les salles de classe. Le théâtre des opérations était le fond de la cuvette qui est le carrefour où aujourd’hui encore les cars qui viennent de la ville débarquent ou embarquent leurs passagers. J’habitais dans une maison voisine à une autre qui toutes deux étaient, le premier dispensaire de NGAMBE, puis maisons d’habitation pour fonctionnaires, et enfin mon habitation fut affectée à la première brigade de gendarmerie de l’arrondissement, le centre de la torture en remplacement de la 2ème compagnie militaire que commandait un lieutenant. Les bâtisses en briques de terre étaient édifiées face au carrefour ; c’est à ce carrefour, à cinquante mètres de mon habitation que je trouvai, sorti à treize heures de l’école, des cadavres. A côté des corps sans vie, quelques bâtons de manioc, de l’arachide grillée et des couteaux de table ou des canifs, armes de destruction massive ; point d’arme à feu, point de militaire tué. Certainement, les morts avaient été abattus de loin sans sommation ; il fallait en finir avec la racaille qui prétendait que le Cameroun n’était pas indépendant. Point d’arrestation. Combien furent ainsi tués ? La mitraille et les bombardements durèrent au moins trois heures ; trois heures de balles et d’obus pour terroriser les habitants de NGAMBE et ses environs, afin d’asseoir une dictature absolue et criminelle.
C’est ce 5 janvier 1961, entre 15h et 17h, que finit la vie des dix-huit (18) membres du bureau de la section UPC de NGAMBE, assassinés par l’armée franco-camerounaise des capitaines et lieutenant (acteur principal) de l’époque, sans procès, à la mexicaine des films westerns italiens. Il y eut peut-être un procès à la camerounaise de l’époque, car l’accusation, les juges, et les bourreaux étaient certainement le président de la république, le ministre des forces armées, le ministre de l’intérieur, le chef de la région du littoral, le préfet, le sous-préfet et les militaires. Après la sentence à huis clos hors la présence des accusés et d’un quelconque auditoire, les accusés sans défense condamnés ipso facto à mort à leur insu, n’ayant rien mangé, ni bu le dernier gobelet du sang du palmier à huile, étaient sortis de prison, comme des rats, un à un, appelés par leur nom, et abattus avec application, froidement, d’une balle à la nuque, une seule balle, comme un caillou avec lequel on tire sur un oiseau.
En effet, après la chasse qu’on eût dit aux singes avec des MAS 36, fusils mitrailleurs, mortiers et grenades des militaires contre les morceaux de bois, des couteaux de table, sachets d’arachides grillées et des bâtons de manioc des maquisards, on enleva au camion benne, les cadavres des « maquisards-terroristes » qu’on déversa au stade de football qui jouxte la prison de NGAMBE. Le sous-préfet, accompagné dans un véhicule JEEP militaire du commandant militaire de la place, un lieutenant, sillonna la bourgade en criant dans un mégaphone pour inviter la population à venir au stade de football.
On s’y rendit donc par dizaines, hommes, femmes, et enfants, écouter le sous-préfet prêtre de la messe. Le sous-préfet et le lieutenant encadrés par les braconniers en armes, présentèrent les cadavres des maquisards aux populations en interdisant à quiconque de pleurer, sous peine d’être immédiatement abattu.
Les autorités ouvrirent la porte de la prison et on commença l’appel des hôtes de la future fosse commune, cette fosse qui se trouve à deux cents mètres de l’hôpital de NGAMBE. Les récipiendaires de la mort sortirent un à un, les yeux non bandés regardant sans comprendre, la voie inconnue ; les dix-sept membres présents (ils étaient dix-huit, un manqua à l’appel, il s’appelait POUT BIBOMOL) du bureau de la section de l’UPC, reçurent chacun une balle dans la tête, tombèrent l’un sur l’autre, cadavres de singes habillés. Nous étions saisis d’épouvante, de frayeur, tétanisés, terrorisés en voyant ce carnage. On était encore à l’époque où la coutume basaa interdisait aux enfants et femmes de voir les cadavres, mais les enfants vinrent et virent sur invitation du sous-préfet basaa et du lieutenant basaa !
Mon maître d’une école confessionnelle, du nom de BIHENG (qui signifie en français : les substitutions), dont le frère jumeau du nom de JAM-KEK (qui signifie en français : toute chose a un temps) secrétaire du bureau de la section de l’UPC venait de tomber, ne se retint pas. Il pleura. Il pleura son frère. Son frère mort devant lui. Les braconniers militaires de l’Union Camerounaise française attrapèrent le singe, mon maître, et le fusillèrent, il tomba sans bruit et roula sur le cadavre de son frère. Vrais jumeaux. Jumeaux à la naissance, jumeaux à la vie, jumeaux à la mort. Les autorités forcèrent d’autres prisonniers, dont mon père, à creuser la fosse commune pour y déverser les ordures, ces cadavres de singes humains. Le terrorisme de l’Etat atteignit les cimes.
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. C’était l’héroïsme des militaires qui n’ont jamais fait de guerre : tuer des populations civiles sans arme. Cela, je l’ai vu, des survivants de l’époque l’ont vu…Les militaires hauts gradés retraités qui noircissent les pages de la presse ne l’ont pas vu !
Gamin, on est sans conscience. On le reste tricentenaire, voire trimillénaire. On a une passion : les armes. O’Cangaçéiro, on ricane toutes canines dehors, comme un carnassier, sanguin qu’on est, satisfait d’avoir accompli la mission, assouvi le besoin de vampire.
Sans haine pour toutes les peines endurées et que nous endurons, nous pensons qu’il serait souhaitable que les militaires des cuvées 1950 à 1970, comprennent que nous savons tout, que nous respectons les institutions et qu’il n’est peut-être pas heureux pour leurs descendants qui nous côtoient de savoir qu’ils n’ont pas de patrie, car ils ne seront jamais français – BOKASSA l’a appris à ses dépens – et seraient étrangers dans leur pays le Cameroun ! L’armée camerounaise de l’Union Camerounaise ne servait pas le Cameroun, elle servait un fonctionnaire français, régent du Cameroun.
Nous ne sommes pas encore tous (ou alors la majorité d’entre nous) conscients de ce qu’est la patrie. Quand nous le serons, nous n’aurons plus de double ou triple nationalité, nous ne parquerons plus les avoirs, butins de rapines, dans les pays étrangers, nous ne trainerons pas notre pays devant les tribunaux de l’ONU, nous aurons franchi le stade de gamin et de sommeil de bienheureux, nous honorerons nos père et mère, et le jardin que nos aïeux ont cultivé. Nous dirons avec fierté, ce cantique merveilleux (que des esprits commerçants veulent encore modifier) :
Tu es la tombe où dorment nos pères,
Le jardin que nos aïeux ont cultivé,
Nous travaillons pour te rendre prospère,
Un beau jour enfin nous serons arrivés…
Chère patrie, terre chérie, – tigil loñ yés, loñ di mbégés,
Tu es notre seul et vrai bonheur, – U yé masé ni masoda més
Notre joie, notre vie, – di ngwélél we ni ñem wonsô
A toi l’amour et le grand honneur – di nti niñ yés le u témb kunde
Le compositeur de ce chant, sans brevet ni doctorat en français avait-il mesuré la portée des mots ? Pour moi, assurément, car il a réfléchi avec le cœur, et parlé avec sa langue maternelle avant de traduire en français impeccable, ces mots d’amour, l’amour filial, l’amour paternel, l’amour du prochain, l’amour de Dieu. Si les militaires Camerounais de l’époque comprenaient la signification de ces mots, ils feraient un pèlerinage à intervalles réguliers à LIBEL LI NGOI, ils en feraient leur mur de lamentations où ils demanderaient pardon pour toutes les souffrances qu’ils ont fait endurer à leurs frères de sang, car longtemps encore après leur mort, l’œil du Maître regardera les Caïn qu’ils auront été.
Les dix-huit (basaa) et les maquisards sans armes dont j’ignore le nombre, mais que l’on dit cinquante assassinés, était-ce un génocide ? Un simple crime crapuleux de l’Etat ? Les victimes collatérales dont le millier de personnes appelées à assister à la scène macabre ne sont-elles pas des morts ? Il y a plus de cinquante ans, c’est comme hier. Le soleil était ardent en janvier, comme un dimanche, mais c’était un jeudi ; la brume du sang évaporé couvrait l’air pour que le Cameroun ait des généraux et des colonels qui imposent le mensonge des vainqueurs ; ses effluves chatouillent toujours mes narines, comme un sang christique. Les veuves s’habillaient en noir ou bleu et rouge, quoique cela fût interdit. L’administration et les militaires interdisaient de pleurer. Le SEDOC, la police politique, récupérait les pleureurs pour leur apprendre à mieux le faire dans ses centres de torture cyniquement baptisés « centres de redressement. »