1959-1960: L’ÉTAT DU CAMEROUN ET SON INDÉPENDANCE FORMELLE – 1. Le statut d’autonomie interne.
Revenons au mois de décembre 1958.
Le 8 décembre 1958, Ahidjo se rendait à Paris pendant une semaine pour s’entretenir avec les instances françaises au sujet de l’ordonnance homologuant le nouveau statut d’autonomie interne du Cameroun qui devait prendre effet un mois plus tard, le 1er Janvier 1960. Le 10 décembre, M. Cornut-Gentille, ministre de la France d’Outre-mer, s’entretenait avec Ahidjo. Le 11 décembre, le général de Gaulle recevait Ahidjo.
Le Monde rapporte :
« Arrivé depuis trois jours à Paris, M. Ahidjo, qui a déjà été reçu par M. Cornut-Gentille, doit avoir une série d’entretiens avec les membres du gouvernement français. La mise en application du statut de pleine autonomie interne et la préparation des conventions franco-camerounaises figurent au centre de ces entretiens. »
Le 26 décembre, paraphés à Paris par les Premiers ministres Ahmadou Ahidjo et Michel Debré, des accords réglaient pour six mois les rapports entre la France et « l’État indépendant du Cameroun ».
Le Monde du 27-28 décembre 1958 explique le processus sous la signature du journaliste Philippe Decraene:
« Les accords franco-camerounais destinés à régir les rapports entre Paris et Yaoundé, après l’accession de l’État du Cameroun à l’indépendance ont été paraphés vendredi à l’hôtel Matignon. MM. Ahidjo 1er Ministre du Cameroun et Debré ont apposé leur signature sur ces textes, en présence de M. Jacquinot, ministre d’État.
Jusqu’au 31 décembre, l’État du Cameroun reste régi par le statut qui est entré en application le 1er Janvier 1959. En revanche, dès le 1er Janvier 1960 l’indépendance du pays sera solennellement proclamée. Au terme de l’engagement pris par les Nations Unies en mars dernier à New York, la tutelle internationale à laquelle sont soumis les camerounais disparaîtra de facto. Tandis que M. Xavier Torre, Haut-commissaire général, cessera d’exercer ses fonctions, l’ambassadeur de France – on cite depuis plusieurs semaines le nom de Bénard, ancien chargé d’affaires à Tunis – et le Consul Général de France seront respectivement mis en place à Yaoundé et à Douala. Simultanément, entreront en vigueur les textes paraphés par MM. Ahidjo et Debré. Mais il ne s’agit là que de dispositions transitoires valables pour une période de six mois. En effet le Premier Ministre du Cameroun a pris un certain nombre d’engagements vis-à-vis de l’ONU : rédaction d’une Constitution et organisation d’élections générales. M. Ahidjo a proposé à l’Assemblée qui a voté en novembre les pleins pouvoirs, la création d’un comité consultatif constitutionnel. Les travaux de ce comité seront soumis à un référendum, puis des élections générales – organisées sur la base de la Constitution – se dérouleront avant mai 1960.
C’est seulement après les élections que la situation politique camerounaise, qui évolue toujours dans une certaine confusion, pourra se clarifier. Réclamées d’abord par la seule UPC, puis par la plupart des partis locaux, ces élections détermineront si M. Ahidjo reste ou non à la tête de l’État camerounais. C’est à ce moment que l’on sera fixé, tant à Paris qu’à Yaoundé, sur l’orientation nouvelle prise par les rapports franco-camerounais. Bien qu’actuellement personne ne souhaite engager l’avenir, il était cependant nécessaire de prévoir certaines dispositions temporaires. C’est ce qui a été réalisé par la signature des nouveaux accords franco-camerounais.
La France pourrait assurer la représentation camerounaise dans plusieurs pays étrangers, car les ressources financières et en personnel du jeune État ne lui permettent pas d’envoyer partout une délégation diplomatique. Même après l’accession à l’indépendance, le gouvernement français poursuivra sous une forme nouvelle, l’assistance technique et financière. Le maintien du Cameroun dans la Zone Franc soulève certaines difficultés, dont le règlement est prévu dans les accords, notamment en matière de change. Ces textes règlent également les questions techniques, telles l’utilisation de l’infrastructure aérienne et celle des télécommunications.”
On montrait à Ahidjo que sa place n’était pas chose acquise, chantage qui l’obligeait à plus d’allégeance envers les anciens maîtres ; d’autant plus qu’il était fragilisé par la répression qu’il menait contre les populations camerounaises…
Le Monde poursuit :
« L’HYPOTHÈQUE DE L’UPC
Enfin et sans doute est-ce en ce domaine que se situe l’essentiel des accords, des dispositions militaires sont prévues. Elles concernent les conditions de stationnement des troupes françaises sur le territoire camerounais. Elles pourraient également voir un éventuel droit de passage pour les troupes de la Communauté, disposition importante si l’on considère la position stratégique du Cameroun, véritable zone-charnière entre l’ancienne AOF et l’ancienne AEF. Bien que tout ait été mis en œuvre de part et d’autre pour garantir l’indépendance réelle du nouvel État, il est prévisible que la tendance ultranationaliste de l’UPC conteste toute validité à ce que M. Ahidjo a pu obtenir.
Le secrétariat de la section de France de l’UPC notait d’ailleurs dès le 22 décembre : ‘Nous nous réjouissons de l’accession de cette portion de notre pays à l’indépendance, quoique celle-ci, dans la forme et dans les conditions où elle sera proclamée le 1er Janvier 1960 reste fictive’. Et dans le même document, invitant ses amis à boycotter les fêtes de l’indépendance, le Secrétariat de la Section de France de l’UPC concluait : ‘La préoccupation qui doit être la nôtre est de tout mettre en œuvre pour que puisse se réunir cette Table Ronde afin que notre pays connaisse un prompt retour au calme.’
Effectivement, la Table Ronde des partis politiques camerounais dont M. Ahidjo a admis le principe, pourra permettre de connaître le poids exact de l’UPC. » Philippe Decraene, Le Monde du 27-28/12/1958.
Le 28 janvier 1959, le député Soppo Priso de l’Assemblée Législative du Cameroun, réclamait la « décolonisation administrative » de son pays. Dans une interview accordée à un journal local, le leader du Groupe d’Action Nationale, « se prononçait pour une décolonisation administrative qui, commencée cette année, éviterait une improvisation hâtive à laquelle on risque d’être contraint en 1960 ». Parmi les mesures souhaitées par le député Soppo Priso, figuraient notamment le doublement par des Camerounais de tous les postes de chef de service dans l’administration. De plus, 50% des administrateurs français devraient être dégagés de leurs fonctions et 75% des subdivisions devraient être affectées à des fonctionnaires camerounais.
Dr Daniel Yagnye Tom
Président de l’Alliance Patriotique et Représentant spécial de l’UPC
En Afrique Australe et Centrale.