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LE CAMEROUN ET L’UPC FACE AU SILENCE SUR LES CRIMES COLONIAUX

L’un des drames de l’histoire des relations entre la France et le Cameroun est silence
qui “emmure” encore, pour ainsi dire, les zones les plus sombres de cette histoire. Le
silence est encore immense dans les manuels scolaires sur les massacres coloniaux,
les têtes coupées des maquisards upécistes, des paroles d’un hymne national qui
longtemps après la « décolonisation » reprenaient quasiment mot par mot le
discours raciste qui soutint naguère la structure d’oppression coloniale, de Le
Cameroun, longtemps cité en modèle économique dans nos manuels scolaires des
années 1960 voire 70, révéla, pour ma génération de collégiens et lycéens un visage
hideux dès le tout début de la seconde décennie des ‘indépendances’ lorsque,
sidérés, nous assistâmes de loin, à la pendaison par le régime Ahidjo, d’Ernest
Ouandié, indubitablement le dernier des géants de la grande saga des luttes
anticoloniales du peuples les camerounais sous la conduite de l’Union des
Populations du Cameroun (UPC). Ce fut un tournant pour ma génération militante
panafricaine, la fin d’une certaine candeur, pour ne pas dire naiveté politique.
Pourtant ce Cameroun où l’on pendait le dernier survivant d’un maquis qui ne l’était
plus depuis belle lurette – un homme isolé, désarmé – nous épatait encore et
toujours, et nourrissait notre fierté, en tant qu’Africains, par ses talentueux artistes
à l’aura universelle (Manu Dibango), ses footballeurs décomplexés, capables de tenir
victorieusement la dragée haute aux plus grandes équipes des nations les plus
nanties ; ses écrivains dont les textes littéraires meublaient nos programmes
scolaires, et ont tant nourri notre imaginaire (Ferdinand Oyono, Mongo Beti, etc.).
D’avoir côtoyé des exilés upécistes à Brazzaville, avait été une ouverture,
pour nos esprits d’activistes du mouvement juvénile estudiantin congolais, nous
avait cependant appris à regarder de plus près ce ays que l’on décrivait encore et
toujours comme modèle économique. La lecture postérieure des textes sur la
1 Historien, professeur d’Histoire à Howard University, Washington, DC, États-Unis.

décolonisation nous fera comprendre le lourd passif du processus de décolonisation,
de la violence extrême qui l’avait caractérisé, et surtout du mensonge contenu dans
le mot « indépendance » dont on affublait nos états. Et comment l‘ancienne
puissance tutélaire de ce qui était supposé n’être qu’un protectorat, le Cameroun, y
commettra des atrocités inimaginables, dont elle taira l’épaisseur et l’horreur des
décennies durant. Et comment cet ancien protectorat géré comme une colonie en
bonne et due forme, restait en fait encore sous une tutelle économique et au bout
d’une laisse politico-diplomatique quasiment modèle dans l’univers de la
françafrique, que semblait résumer l’hymne national dont les paroles resteront
longtemps un outrage à la lutte du peuple camerounais. Toutes les souffrances des
nationalistes et patriotes camerounais qui avaient lutté pour l’indépendance de
l’Afrique étaient de la sorte insultées par cet hymne national, du moins dans sa
version française. Comme montre un jeune auteur camerounais, plutôt que de citer
ces luttes, ces souffrances, cet hymne « composé en 1928 par des élèves instituteurs
de l’École Normale de Fulassi dans le Sud-Cameroun, et pour l’honneur du
Commissaire Marchand en visite dans cette institution, cet hymne célèbre la
colonisation française” 2 et repris comme tel comme chant national majeur,
symbolisait de manière flagrante ce mur de silence sur les souffrances endurées
sous la colonisation de fait par la France de ce qui était censé n ́être qu’un territoire
sous statut de protectorat. Autrement dit, autant la France officielle continue de
taire ses crimes au Cameroun, autant le système néocolonial qu’il a laissé en place,
depuis 1960, laissant donc de côté toute référence aux sujets qui concernent
justement le contentieux historique entre la France et ce qu’elle n’était du reste

2Arnaud Tcheutou (2019) L’hymne national du Cameroun: un chant patriotique sans ancrage géo-
identitaire, Journal of the African Literature Association, 13:1, 64-79, DOI:

10.1080/21674736.2019.1594915

même autorisée à coloniser, car “simple” territoire sous mandate de la Ligue des
Nations, puis l’ONU, mais où elle commettra des crimes les plus atroces. De la sorte,
le mur de silence que l’on reproche, et avec plus que raison à la France, des
Camerounais en sont tout aussi coupables, car y contribuant d’une manière ou d’une
autre, mais le meilleur symbole de cette collaboration avérée est le texte censé
fonder la naissance d’un État libre et indépendant, c’est-à-dire l’hymne national, par
définition le chant patriotique majeur de tout pays. Tout ceci relance donc la
question de la mémoire sur ce passé colonial, et donc de la nécessité d’un renouveau
intellectuel seul susceptible de permettre une relecture/réécriture de l’histoire de la
décolonisation et de la responsabilité de ceux qui eurent aa charge de donner
naissance nos états mais qui, dans beaucoup de cas, firent le choix de fermer les
yeux sur des contentieux dont le questionnement est vital, qui permettrait de
refermer des blessures encore saignante. La mémoire est une arme, ne l’oublions
pas. Ne l’oublions jamais. Une arme patriotique lorsqu’elle fait du passé une source
d’inspiration constructive, à condition de ne pas taire ce qui compte de lourd dans
ce passé, à condition d’exalter ce passé comme arme pédagogique. Et la France le
sait pertinemment, elle dont chaque place, chaque coin de rue est un pan de la
mémoire nationale et d’appel à l’usage pédagogique de la mémoire historique
nationale. Elle le sait d’autant plus pertinemment qu’elle refuse de reconnaître ses
propres crimes, et laisse les historiens désireux de lever casser ce mur de silence se
dépatouiller tout seuls. Et dans cet univers d’oublis délibérés se tient, certes affaiblis
et en pièces désarticulées, un nom, un symbole des luttes héroiques, l’Union des
Populations du Cameroun. Un monument dont le souvenir est d’autant plus
impérissable et gênant pour le système néocolonial françafricain qu’il justifie à lui
seul l’acharnement dont il continue d’être l’objet, longtemps après la disparition du
dernier des géants de la lutte de ce grand parti historique, Ernest Ouandié. L’UPC est
un souvenir qui hante sans cesse la vie politique camérounaise, et pour cause : il est
au centre de tout débat, toute discussion sur le contentieux historique non résolu
entre le peuple camerounais et la France. Comme l’affirmait dans un ouvrage publié
dans les années 1990 le Dr. Daniel Yagnyé, l’UPC est au centre du probl|eme
camerounais, et donc au centre des solutions à apporter au contentieux franco-

camerounais3. Rappeler tous ces faits est une nécessité pour la mémoire collective
certes, mais surtout pour la génération qui est appelée à reprendre le flambeau de la
lutte. Il faut briser le mur du silence qui entoure tous ces crimes, et que dénonçait
déjà Ernest Ouandié à Genève, au lendemain de l’assassinat par empoisonnement de
Félix Moumié4. Car en temps de luttes sociales ou de libération nationale, le silence
est une arme de répression tout aussi redoutable que la désinformation délibérée et
organisée, par l’oppresseur, des faits historiques et des motivations de ceux qui
lutent. Tout combattant, tout freedom fighter de la lutte anticoloniale de libération
nationale le sait ou en a fait l’expérience. Il se trouve que nous autres, en Afrique,
sommes déjà dans une nouvelle phase de cette même lutte de libération, et que pour
cela, il faut lever le voile et solder le passif qui constitue le contentieux historique
entre nos peuples et l’ancien colonisateur, à l’heure où l’Afrique est redevenue un
enjeu capital entre les puissances étrangères.

Professeur Jean-Michel Mabeko-Tali

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