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Notre cause

LETTRE DE RUBEN UM NYOBE AU 1er MINISTRE DU CAMEROUN ANDRE MARIE MBIDA, LE 13 JUILLET 1957. (3ème et dernière partie)

LE DANGER DU TRIBALISME ET DU RÉGIONALISME

 Le tribalisme est l’un des champs les plus fertiles des oppositions africaines. Nous ne sommes pas des « détribalisateurs » comme d’aucuns le prétendent. Nous reconnaissons la valeur historique des ethnies de notre peuple, c’est la source même d’où jaillira la modernisation de la culture nationale. Mais nous n’avons pas le droit de nous servir de l’existence des ethnies comme moyen de luttes politiques ou de conflit de personne.

Or, à quoi assistons-nous ? Nous assistons précisément à l’utilisation du tribalisme et du régionalisme comme moyen de pression politique. Tel kamerunais émet une opinion et soutient que cette opinion est seule juste pour la simple raison que sa tribu d’origine ou sa circonscription électorale est plus peuplée que la tribu ou la circonscription électorale de son compatriote ou de son collègue qui soutient un point de vue contraire. Tel autre kamerunais n’allègue que sa région d’origine ou sa circonscription électorale contribue plus au développement économique du pays ou à fourni plus de contingent au recrutement dans l’armée coloniale que la région d’origine ou la circonscription électorale de son concitoyen ou son collègue avec lequel il n’est pas d’accord dans la manière d’envisager l’avenir du pays. D’aucuns ne tardent pas à proclamer que si la puissance administrante  n’admet pas leur conception et ne la soutient pas au détriment de ceux qui émettent un point de vue contraire, ils feraient appel à une puissance étrangère pour faire le contre- pied à une France inefficace. Vous aviez vous-même envisagé une telle éventualité l’année dernière et aviez orienté votre choix, le cas échéant sur l’Allemagne Occidentale.

De telles conceptions sont dangereuses à tous points de vue.

 Du point de vue démocratique, si la tradition veut que la minorité se plie à la loi de la majorité, la règle de la justice y met des conditions dont la toute première porte sur la sauvegarde et le respect des minorités ethniques, c’est la raison d’être même d’une démocratie digne de ce nom.

Du point de vue moral, une majorité ou son expression cesse d’être une majorité ou l’expression de la majorité, dès l’instant qu’elle se met au service d’une mauvaise cause ou tente de couvrir une erreur politique. C’est ainsi par exemple que nous n’avons pas suivi M. Douala Manga Bell quand ce dernier s’est servi de son mandat pour déclarer à l’ONU que le peuple qu’il représentait avait approuvé le projet d’accord de tutelle et admis que le Kamerun fut administré comme partie intégrante du territoire français. Or, vous savez comme nous qu’en 1946 Douala Manga Bell était un véritable élu du peuple, en raison du crédit que lui accordait le Kamerun tout entier. Il n’est devenu un élu administratif qu’après avoir trahi le Kamerun à l’ONU et à l’occasion même de cette trahison. Ceci revient à dire qu’un kamerunais ressortissant d’une région de 500.000 habitants peut se tromper dans la façon de poser le problème national tandis qu’un autre notre kamerunais, membre d’une petite communauté de 15 imposables, peut avoir une conception juste des choses. Cela étant, la question se pose maintenant de savoir si le ressortissant d’une majorité ethnique ou le représentant du plus fort pourcentage du corps électoral exprime toujours l’opinion réelle de toutes les masses au nom desquelles il parle et pour l’intérêt desquelles il croit agir. Le précédent déjà évoqué de M. Douala Manga Bell répond à cette question. Il est cependant utile de transporter le problème sur le terrain qui nous occupe au plus haut point, à savoir si les partisans de l’indépendance a retardement ont l’accord unanime ou même majoritaire des habitants de leurs secteurs. Dans une certaine mesure les dernières élections législatives françaises dans la 2ème circonscription ont fourni une réponse intéressante au groupe des Indépendants Paysans qui compte 9 députés à l’Assemblée législative kamerunaise dont 2 ministres dans le cabinet que vous présidez. Vous connaissez mieux que nous l’accueil que les électeurs ont réservé au candidat investi et soutenu par ce groupe, ceci en dépit des pressions que l’on connaît. Cette manifestation d’opinion reflétait l’opposition de notre peuple à la politique fondée sur l’application de la loi-cadre, mais c’était aussi une protestation contre le tribalisme.

    Pour compléter notre exposé, nous pouvons vous suggérer une petite consultation populaire que vous pourrez organiser de la manière suivante :

  – Une réunion publique à l’hippodrome de Yaoundé.

  – Une réunion publique à Zoatoubsi, votre village d’origine.

Au cours de ces réunions, vous pourrez vous amuser à interroger l’assistance afin de connaître le nombre de partisans de l’indépendance immédiate et de partisans de l’échange des crédits contre l’accession immédiate à l’indépendance.

La suggestion que nous venons de faire procède d’un esprit typiquement africain et il en valait la peine. Mais avons-nous réellement le droit d’orienter notre politique nationale sous une optique séparatiste, fondée sur le tribalisme et le régionalisme ? La région est absolument négative.

Nous sommes des hommes politiques kamerunais. À des degrés divers, nous assumons des responsabilités devant l’histoire de notre peuple. Dans le grand bouillonnement que cela provoque, nous décelons nos insuffisances et nos capacités. Nous puisons alors à la source des peuples qui nous ont précédés et dans le passé de notre propre peuple pour fixer notre ligne de conduite et ce, avec le concours et la succession des événements. Une telle situation nous impose comme condition première l’obligation de rompre avec un tribalisme périmé et régionalisme rétrograde qui, à l’heure actuelle, comme dans l’avenir, représentent un réel danger pour la promotion et l’épanouissement de cette nation kamerunaise dont nous rêvons tous, quelles que soient nos divergences de l’heure sur sur les questions de procédure, divergences que nous voulons voir dissiper à l’occasion même de cette communication, pour le grand bien de notre peuple.

 À l’appui de la présente communication, non présentons à votre attention les documents ci-après énumérés:

 1- extrait du journal « L’opinion au Cameroun », article du Dr  Charles A. Tchungui

 2- réponse de Ruben Um Nyobe, intitulée « Les vraies solutions pour la détente politique et morale ».

 3- Notre mémoire à l’attention du Gouvernement français.

Nous vous prions de croire, M. le Premier Ministre, en nos sentiments les plus sincèrement kamerunais.

                                             RUBEN UM NYOBE

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