Intervention de Michel NDOH en 1958, au nom de la section de France de l’UPC sur l’horrible assassinat du MPODOL Ruben UM NYOBE
Peuple de France, que de crimes le colonialisme français commet en ton nom ! Quoi, là où Napoléon lui-même avait hésité malgré la noire rancœur qu’il
nourrissait à l’égard de l’homme de couleur qu’était TOUSSAINT- LOUVERTURE ? Ce régime odieux en plein XXe siècle, passe outre, ordonnant
et perpétrant, sans froid aux yeux, l’assassinat, l’horrible assassinat d’un grand leader politique : le secrétaire général de l’UPC Ruben UM NYOBE dont nous
honorons ce soir la mémoire immortelle ! C’est en 1913, mesdames, mesdemoiselles, messieurs et chers camarades que Ruben UM NYOBE est né à Boumnyebel, petit village situé dans la subdivision d’Eséka, région de la Sanaga Maritime.
Ses parents qui sont animistes confieront le jeune NYOBE à la mission presbytérienne américaine où il fera
tout le cycle de ses études primaires et celui des études primaires supérieures. À la sortie de l’école normale de Foulassi, titulaire du diplôme des moniteurs indigènes, il enseignera pendant quelques années dans une école privée de la mission. Comme à l’époque, les études primaires supérieures constituent le
plafond de l’enseignement dispensé dans le territoire, Ruben UM NYOBE qui brûle de savoir, n’a d’autres voix pour satisfaire son désir que de recourir à une
formation personnelle intensive. Il a été un grand autodidacte. Comme nous l’avons indiqué, il n’enseigne à la mission que pendant quelques
années. Changeant de secteur et de carrière, le voilà commis des services civils et financiers. Il terminera sa carrière administrative dans le service judiciaire,
comme greffier.
En dehors de ses activités professionnelles, on le trouve tantôt dirigeant un cœur à la chapelle protestante de Yaoundé, tantôt participant activement à la vie de la
Ligue de football de Yaoundé en qualité de secrétaire.
Mais ces multiples activités tant professionnelles qu’extra-professionnelles n’empêchent pas à cet inlassable travailleur (décoré du Mérite camerounais de
3e classe) de donner l’exemple dans le foyer familial d’un époux fidèle et d’un père très affectueux (il laisse 4 enfants dont un garçon)
De l’avis unanime, de tous ceux qui l’ont approché, ce qui frappait chez cet homme à l’intelligence vive et à l’esprit très lucide, c’est son calme, son sang-
froid, sa modestie et son extrême simplicité. Toujours affable, d’une grande faculté d’adaptation qui lui permettait de se trouver à l’aise dans tous les milieux,
UM NYOBE, avec son amour de la justice, a su créer partout une atmosphère de cordialité et de sympathie. UM NYOBE, en somme, c’était de la vertu incarnée.
Ces belles qualités qu’il porte en lui, il ne pourra les mettre au service du peuple
qu’après la deuxième guerre mondiale qui a ébranlé les fondements de l’ancien ordre colonial. Le syndicalisme fait son apparition dans le territoire.
Voilà UM mêlé aux activités syndicales. Ceci inquiète les autorités qui décident de sa mutation de Yaoundé à Douala. Mais Douala, la populeuse Douala, avec
son armée de travailleurs est plus vulnérable encore à l’action syndicale. Et là, Ruben ne se sentira que plus à l’aise, car les travailleurs du Grand Port
Kamerunais le porteront à la tête de la CGT naissante comme secrétaire général : on est en 1945. Cette année 1945 c’est justement celle de la violente
répression sanglante de la grève des travailleurs à Douala. UM NYOBE en tire la conclusion que les colonialistes n’entendent pas démordre un peu des
privilèges qu’ils se sont réservés depuis l’apparition du système colonial ; que les promesses faites aux Africains en échange de leur aide pour vaincre l’Hitlérisme
sont cyniquement méconnues par les colonialistes ; qu’en conséquence, pour faire valoir leurs droits, les Kamerunais n’ont d’autre solution que de s’organiser
dans un mouvement politique de masse. C’est pourquoi il saluera en 1946 les grandes assises africaines de Bamako d’où devait sortir le Rassemblement
démocratique africain (R.D.A.) qui se fixe pour but la lutte anti colonialiste. En 1947, UM et d’autres patriotes Kamerunais réussissent au prix de mille
difficultés à créer le rassemblement camerounais (RACAM), qui ne résiste malheureusement pas à la violente réaction colonialiste. L’année suivante,
instruit de l’expérience du RACAM, UM NYOBE et les autres patriotes revenant à la charge créent une autre formation politique, l’Union des Populations du Cameroun, (U.P.C), section kamerunaise du Rassemblement Démocratique Africain.
Ruben UM NYOBE qui est déjà vice président du R.D.A. est élu Secrétaire Général de l’U.P.C., mandat qui lui sera renouvelé aux Congrès
statutaires du mouvement de 1950 et de 1952, et qu’il conservera jusqu’à ce moment où il tombe, assassiné, sous les balles colonialistes.
La carrière politique de Ruben UM NYOBE a été, comme on le voit, très courte.
Mais c’est une carrière triomphale. Venant à bout des obstacles dressés par les colonialistes sur les frontières des tribus, des clans, des régions, il a ranimé d’un
souffle vivifiant nouveau le nationalisme kamerunais dont il apparaît aux yeux du peuple la véritable incarnation.
Il a forgé et laissé à son peuple un instrument de combat suffisamment adapté à l’action tant légale que clandestine, l’action clandestine étant devenue une
nécessité au pays depuis la promulgation du décret fasciste du 13 juillet 1955 interdisant le mouvement national kamerunais dans tous les territoires relevant
du Ministère de la France d’outre-mer. Ce merveilleux instrument sous sa conduite et sa puissante impulsion a montré ses preuves avec le cortège des
défaites infligées aux colonialistes jusqu’à ce jour, qu’il s’agisse des intimidations et des brimades qui ont salué les premiers militants du mouvement national
tendant à empêcher toute audition de l’Union des Populations du Cameroun par la IVème commission de l’Assemblée générale des Nations-Unies ; qu’il s’agisse
de la politique des « oppositions africaines » sous forme de création de partis fantômes et fantoches, d’engagement à la solde des colonialistes de quelques
mercenaires pour supprimer la vie des dirigeants upecistes, avec les complots avortés de Foumban, de Mbouroukou, de Maroua ; qu’il s’agisse du coup de
force de mai 1955, ou la loi-cadre-Deferre qu’on a voulu imposer à notre peuple à travers les élections-massacres de décembre 1956 : les colonialistes ont chaque
fois, disons-nous, récolté un cuisant échec. La guerre clandestine, honteuse barbare instaurée dans ce Territoire sous tutelle internationale et qui se poursuit,
ne peut être considérée comme la manifestation de rage d’un colonialisme agonisant. Sur ce point également l’échec prochain des colonialistes est chose
certaine. Que nos oppresseurs ne se fassent pas surtout des illusions. Le mouvement national kamerunais ne mourra pas ; il survivra à la disparition du grand leader nationaliste. UM NYOBE a préparé les militants et les cadres du mouvement à l’affrontement d’une si rude et si redoutable épreuve. Ne l’entendait-on pas
répéter inlassablement à tout militant, à tout responsable du mouvement : nul n’est indispensable dans nos rangs quel que soit le rang occupé et quel que soit
l’activité menée ? Nul n’est indispensable, à commencer par Ruben UM NYOBE. Celui qui entre dans l’UPC, soulignait-il, par attachement à la
personne de UM, celui-là n’y a pas sa place et doit immédiatement se retirer.
Attachement à l’idéologie du mouvement, et non aux hommes : tel a été le but qu’il a poursuivi et réalisé. Cette idéologie, selon sa propre expression, c’est le
nationalisme militant du peuple kamerunais qui se veut unifié et indépendant. Son but idéologique réalisé, le Secrétaire général de l’U.P.C. devait affirmer
solennellement ce que nous réaffirmons aujourd’hui :
Aucune force au monde ne parviendra à tuer le nationalisme kamerunais.
L’U.P.C. Qui incarne ce nationalisme et l’âme immortelle du peuple kamerunais.
UM restera pour le mouvement – son ouvrage – et pour ce peuple qui, il faut bien le reconnaître, l’adorait, le modèle du chef, du dirigeant grand entraîneur
des foules, du leader loyal très absolument désintéressé, au milieu pourtant d’un monde où la démagogie, la corruption, la cupidité sont érigées en règles d’or
pour la gestion de la chose publique. Nul ne peut nier que l’eût-il seulement voulu que UM mourrait aujourd’hui milliardaire. Mais l’argent, l’intérêt
personnel, ce sont là des choses qui ne comptent pas pour lui. Ce qui l’intéresse, c’est uniquement le bien de son peuple. Pour ce peuple, il sera prêt à tout
moment à se sacrifier. On l’a bien vu à Foumban en 1953, prévenu du complot monté contre lui, et justement par l’un de ces mercenaires chargés de l’exécution
de la besogne. Dans l’intérêt de notre pays et de ta vie propre, lui suppliait le mercenaire, remets pour demain ou pour l’après-demain la conférence publique
que tu dois donner dans quelques heures, car des forçats, dont moi, ont été chargés au prix d’importantes remises de peines et de gratifications en argent de livrer ta tête avant la fin du jour au main des autorités publiques ». – je te remercie réplique UM, tu es un bon citoyen tu as fait ton devoir. Je vois que
mon travail commence à porter des fruits. Quant à ce qui me concerne au sujet de ma conférence, je ne peux pas la reporter à une autre date, pour le motif de
sauver ma pauvre tête. Aurais-je même eu auparavant l’intention de la reculer, que la nouvelle que tu m’apprends m’inclinerait à la maintenir. Mourir en train
de faire mon devoir patriotique : voilà quel a toujours été mon idéal.
Cette loyauté, cette fidélité à l’égard des masses dont il s’est toujours considéré le serviteur, ce courage de dire toujours la vérité, UM le prouvera également sur
le plan africain où il n’a cessé de dénoncer ses amis du R.D.A. Houphouët- Boigny et consorts qui ont trahi l’idéologie originaire du Mouvement de
Libération Africaine. Et sur ce point, voyant certains de ceux-là qui avaient tendu la main à nos oppresseurs revenir aujourd’hui sur leurs erreurs (et nous
songeons notamment à Mr SEKOU TOURE). UM a dû mourir content, sa prise de position ayant porté des fruits.
Cet homme qui avait de si larges vues sur le Kamerun et l’Afrique, a toujours été partisan de la collaboration pacifique des Peuples dans la liberté et l’égalité et
s’est toujours considéré, contrairement aux allégations calomnieuses et mensongères de la presse colonialiste, comme ami du peuple de la France. Nous
ne cesserons de proclamer, affirmait-il, que le peuple camerounais n’a jamais confondu, qu’il ne confond pas, et qu’il ne confondra jamais le peuple de France
son allié, avec les colonialistes français ses oppresseurs. Mais cette affirmation ajoutait-il lui-même déçu, l’année dernière, doit être mise à profit pendant qu’il
est encore temps. L’opinion française, poursuivait-il, ne doit pas toujours se mobiliser à l’heure tardive.
L’heure tardive ? On a l’impression en ce qui concerne le problème Kamerunais, cette opinion ne se mobilisera même jamais.
Cependant tout en le constatant, la douleur dans l’âme, nous ne voulons pas, ne serait-ce que par fidélité à la mémoire du grand disparu, désespérer totalement.
Et c’est pourquoi, en même temps qu’à l’opinion mondiale, nous lançons un solennel et ultime appel à l’opinion française, afin qu’elle prenne conscience de
l’extrême gravité du drame kamerunais et mette tout en œuvre pour faire
triompher nos légitimes revendications en exigeant avec nous :
• Soit des négociations directes entre les gouvernements français et britannique d’une part et l’Union des Populations du Cameroun d’autre part sur la base de la Réunification et de l’Indépendance immédiates du Kamerun
• Soit à la rigueur, l’organisation sous les juges exclusive des Nations Unies après le préalable du retrait des forces d’occupation de l’octroi d’une amnistie pleine et inconditionnelle, et du retour à la légalité, et dans les deux zones, des mouvements nationalistes arbitrairement dissous) d’un référendum absolument
démocratique où les kamerunais de la zone orientale et de la zone occidentale seraient appelés simultanément à répondre à cette unique question :
» Êtes-vous OUI ou NON pour la Réunification et l’Indépendance immédiates du KAMERUN ? »
Nous réaffirmons solennellement que L’UNION DES POPULATIONS DU CAMEROUN NE MOURRA JAMAIS !
Il s’agit d’une intervention de Me Michel Ndoh parue en septembre-octobre 1958 dans la Revue Camerounaise, une publication bimestrielle du cercle camerounais d’études juridiques, économiques et sociales dirigée par le Dr Abel Eyinga.
Me Michel Ndoh a été plus tard secrétaire général et président de l’UPC.