ASSASSINAT DU PRESIDENT FELIX-ROLAND MOUMIE A 34 ANS
Genève 1er Novembre. M. Félix Moumié, chef de l’UPC, est dans le coma à l’hôpital cantonal de Genève. Il s’y trouve depuis le 16 octobre, victime paraît-il, d’un empoisonnement aussi étrange qu’inquiétant. La police genevoise, alertée trop tard, n’a pu l’interroger en raison de son état. M. Moumié aurait cependant fait aux médecins suisses qui le traitent des déclarations selon lesquelles il aurait été empoisonné pour des raisons politiques, cela toujours selon ses dires, au cours d’une réception le 13 octobre, soit trois jours avant son admission à l’hôpital cantonal. Le poison dont on aurait fait usage serait, d’après les experts chimistes de Zurich, du thallium ou ‘mort aux rats’. Médecin lui-même, M. Moumié avait diagnostiqué avant d’entrer dans le coma la nature du poison dont il se disait victime. À l’un des infirmiers, il aurait même affirmé qu’il croyait avoir été empoisonné le 13 octobre lors d’une réception, par ses ennemis politiques.
C’est au début d’octobre [1960] que M. Moumié qui n’a que 34 ans, arriva à Genève. Il a aussitôt déployé une activité assez marquée. L’UPC, qu’il dirigeait depuis l’assassinat de M. Um Nyobè, a été dissoute par les autorités françaises en 1955. Il paraît que c’est la reconstitution de ce mouvement populaire que M. Moumié poursuivait en exil. »
L’AFP écrit :
« Genève 3 novembre 1960 (AFP) : L’état de santé du leader camerounais d’extrême gauche Félix Moumié, mystérieusement empoisonné au thallium, a été déclaré ‘stationnaire’ par les médecins de l’hôpital de Genève. M. Moumié gît toujours inconscient dans un poumon d’acier. Des représentants de la police genevoise se sont refusés à tout commentaire sur certains articles de presse selon lesquels le leader camerounais avait été victime de la fameuse ‘Main Rouge’.
Genève 4 novembre 1960 : M. F. Moumié est décédé jeudi soir sans avoir retrouvé l’usage de la parole. L’enquête menée par la police genevoise a débuté dans des conditions très difficiles. La compagne de M. Moumié, une Suissesse, qui dit se nommer Liliane Ferrero, mais que la police soupçonne d’être en réalité Liliane Friedni, connue surtout dans le monde des boîtes de nuit, a fait jeudi une rentrée imprévue à Genève. Elle a été hospitalisée en effet dans une clinique de la ville, pour un lavage d’estomac, rendu nécessaire par l’absorption d’une forte dose de barbituriques absorbée à son retour de Paris. La police l’a interrogée et a empêché tout contact de cette personne avec l’extérieur : ses jours ne sont pas en danger. On sait que la jeune femme s’était fait remettre tous les documents appartenant à M. Moumié et était partie pour Paris en taxi, où elle les aurait remis aux fonctionnaires des ambassades de Guinée et du Ghana. Puis elle aurait regagné Genève en taxi et, au cours d’un arrêt dans la petite ville frontière de Bellegarde, elle avala un tube de somnifères.
Certaines rumeurs affirment que M. Moumié aurait été empoisonné au cours d’une réception donnée par la délégation permanente de l’Allemagne de l’Est, à l’occasion de la constitution du gouvernement de Pankow. Cet élément nouveau souligne à quel point cette affaire d’empoisonnement reste entourée d’un mystère total.
M. Moumié représentait l’aile intransigeante et ultranationaliste de l’UPC. Il refusa toujours de se rallier au gouvernement camerounais, et même après l’accession de son pays à l’indépendance, il continua tantôt de Conakry tantôt d’Accra, de diriger la rébellion armée, notamment en pays Bamiléké. Il s’était réfugié en mai 1955 après la dissolution de son parti, à Khartoum puis au Caire et à Conakry. La disparition de M. Moumié servira sans doute, au moins momentanément, la cause de M. Mayi Matip, comme lui, ancien compagnon de M. R. U. Nyobè, le ‘Ho Chi Minh’ camerounais. En effet, M. Mayi Matip est rallié depuis deux ans au gouvernement de Yaoundé, et se bornant à une opposition légale, a pris la direction de l’aile modérée de l’UPC depuis que M. Ahidjo a autorisé en mars 1960 la reconstitution de ce mouvement. Deux des collaborateurs de M. Moumié – MM. Ouandié et Kingue – assureront vraisemblablement la direction de l’aile extrémiste de l’UPC. Cependant, celle-ci devrait être sévèrement éprouvée par le décès de celui qui était son principal animateur. C’est ainsi que les autorités camerounaises devraient logiquement constater assez rapidement un ralentissement de l’activité terroriste dans le sud-ouest du pays. (Philippe Ducraene) »
Dr Daniel YAGNYE TOM
Représentant spécial de l’UPC en Afrique centrale et Australe
Président de l’Alliance Patriotique.