LETTRE DE RUBEN UM NYOBE AU 1er MINISTRE DU CAMEROUN ANDRE MARIE MBIDA, LE 13 JUILLET 1957. (1ème partie)
Maquis le 13 juillet 1957
Monsieur André-Marie MBIDA
Premier-Ministre
Avenue du Général de Gaulle- Yaoundé.
Monsieur le Premier ministre,
L’on peut considérer qu’en ce qui concerne le problème kamerunais, la cause est suffisamment entendue. Pour une rare fois dans l’histoire de notre pays, ou pour mieux dire dans l’histoire, l’unanimité nationale est acquise sur un point: l’indépendance du Kamerun. La controverse ne portant que sur une question de temps, il nous apparaît nécessaire en ce moment crucial de procéder à une brève revue de nos conceptions, ceci pour mieux situer les responsabilités.
OÙ EN SOMMES-NOUS ?
La vocation du Cameroun à l’indépendance est maintenant un fait acquis, puisqu’elle est reconnue par tous les horizons politiques du pays et par les instances internationales. C’est là, l’un des points qui marquent la situation privilégiée du Kamerun par rapport au Togo. En effet, il est permis de penser maintenant que la question de plébiscite ne se posera pour nous que lorsque nous serons appelés à nous prononcer sur la future Constitution Kamerunaise.
Cette constatation est importante. Elle rend sans objet l’article 2 du statut issu de la loi-cadre et promulgué à Paris le 16 avril 1957. Nous pensons qu’en votre qualité de législateur, donc de juriste, vous serez d’accord avec nous pour reconnaître que la nullité de cet article 2 qui se réfère à l’article 5 de l’accord de tutelle du 13 décembre 1946 doit obligatoirement entraîner la nullité de l’ensemble de statut.
Vous avez déclaré dans votre discours d’investiture et vous ne cessez de répéter que le statut régissant le Kamerun actuellement est un traité. Nous regrettons de ne pouvoir partager votre opinion. À notre façon de voir, un traité est un accord diplomatique passé entre deux ou plusieurs États souverains qui sont ainsi des parties contractantes, lesquelles parties apposent leur signature au bas du traité. Or, le statut du 16 avril qu’on est convenu d’appeler le statut du Kamerun a été institué par un décret pris par un gouvernement étranger et que le Chef et les membres dudit gouvernement ont seuls signé. Ce gouvernement est le gouvernement français. Aucun diplomate kamerunais n’y a apposé sa signature.
D’autre part, dans le chapeau du décret, nous lisons: » Après avis de l’Assemblée territoriale du Kamerun ». Nous voyons également qu’un Parlement a décidé et ce Parlement n’est pas le Parlement Kamerunais.
Nul ne peut soutenir que l’un quelconque des candidats aux élections du 23 décembre avait revendiqué dans son programme la négociation d’un certain traité avec la France. Les candidats aux élections du 23 décembre s’engageaient au contraire à revendiquer l’indépendance du Kamerun, condition préalable pour permettre à notre pays d’accéder à la souveraineté afin d’être alors en mesure de conclure des traités.
Il y a donc un faux diplomatique car on considère le statut du 16 avril comme un traité alors qu’il est un acte unilatéral du gouvernement français. Il y aurait escroquerie politique de la part de qui que ce soit de prétendre que les membres d’une assemblée territoriale telle que celle qui a eu à donner son avis sur le projet de statut étaient qualifiés pour conclure un traité diplomatique.
Enfin, comment se fait-il qu’un gouvernement qui nous considère comme des mineurs en restant le maître absolu de notre diplomatie ait pu négocier un traité diplomatique avec le Kamerun au moment où celui-ci n’avait ni assemblée législative, ni embryon de gouvernement comme c’est le cas actuellement ?
Nous sommes alors portés à croire que vous n’êtes pas convaincu du fait que le statut du Cameroun serait un traité. Nous pensons que c’est un vocable que vous utilisez comme on l’a fait en d’autres périodes et dans d’autres circonstances dans le but de calmer les esprits, car on a trop vanté les bienfaits de la loi-cadre. On est obligé de constater aujourd’hui que le peuple Kamerunais est loin d’y trouver le couronnement de ses aspirations les plus légitimes et les plus pressantes. En somme, nous pouvons constater avec intérêt que le verdict des événements commence à faire jour.
Cependant, si vous êtes obligé de nous faire croire que le statut du 16 avril représente un traité, c’est parce que, grâce à la force du courant populaire qui secoue notre pays, le gouvernement français et les amis de la loi-cadre, dépassés par les événements, ont admis deux faits historiques qui constituent une excellente base de départ pour le dénouement de la crise kamerunaise :
1- l’unanimité nationale et acquise pour l’indépendance ;
2- la qualité d’Etat est reconnue au Kamerun.
Dès lors, toute formule d’autonomie, quelque avancée qu’elle puisse être, devient indéfendable.
Voilà pourquoi, Monsieur le Premier Ministre, nous ne portons pas atteinte à vos intérêts personnels, nous ne portons atteinte aux intérêts d’aucun kamerunais, quand nous soutenons que la seule solution à l’heure actuelle du problème kamerunais est la reconnaissance immédiate et solennel de l’indépendance et de la souveraineté de notre pays. Nous ne portons davantage atteinte ni aux intérêts de la France ni à ceux des Français et des étrangers de toutes nationalités installés au Kamerun.
Nous pensons quant à nous que l’intérêt de la France n’est pas dans une politique de domination arbitraire, d’escroqueries politiques et de répression armée, même si tout cela est fait avec l’accord et le soutien de certains de nos compatriotes.
Les Français et les étrangers de toutes les branches d’activité installés dans notre pays ne peuvent être assurés de la prospérité de leurs affaires que dans un climat de confiance et d’amitié. Un tel climat ne peut régner que si satisfaction est donnée au peuple kamerunais par la reconnaissance immédiate de l’indépendance et de la souveraineté de notre pays.
Nous profitons de cette occasion pour réaffirmer une fois de plus que notre lutte pour l’indépendance n’est pas une manifestation de haine à l’égard des Français ni à l’égard des personnes d’autres nationalités se trouvant dans notre pays. Mais qu’on nous entende bien. Nous voulons être des amis loyaux qui sont fiers de leur patrie et non des hommes engagés, prêts à aliéner la personnalité de leur pays et partant la leur propre. Nous pensons alors que ceux qui se disent amis de la France en cautionnant le colonialisme font plus de tort à la France que ceux qui demandent au gouvernement français de faire un effort d’adaptation aux circonstances de l’heure afin que l’arbitraire laisse place à l’amitié et la domination à la coopération loyale sur la base des accords conclus d’égal à égal. Il est utile de noter qu’aucun obstacle politique apparent ne semble plus poser de complication sur la question de la proclamation de l’indépendance du Kamerun. Selon vous, nous ne pourrons assumer notre indépendance que lorsque nous aurons eu assez d’argent et des techniciens.
Pour répondre à cette préoccupation nous pouvons nous référer à un proverbe français qui dit : » Pauvreté n’est pas vice ». Si réellement vous pouviez prouver que le Kamerun est un pays pauvre, ce ne serait pas un motif suffisant pour justifier son maintien prolongé sous la domination étrangère. Or, non seulement le Cameroun n’est pas pauvre, mais il se classe parmi les pays les plus riches de l’Afrique noire. D’autre part, aucun nationaliste camerounais ne préconise la rupture des relations économiques avec la France si le pays accédait à son indépendance.
Notre opinion à ce sujet est nette et claire, à savoir que seul un Kamerun indépendant et souverain sera capable de conclure des accords économiques et financiers dignes de ce nom, et nul ne conteste qu’en ce domaine la France demeure un client de premier choix. Alors et alors seulement, nous pourrons juger de la loyauté de notre partenaire et non plus de notre maître comme c’est le cas actuellement. Tous les pays colonisés qui accèdent à l’indépendance inscrivent au premier plan de leur programme national le développement économique, social et culturel des populations. Mais ils s’empressent de déclarer que l’appel à l’aide étrangère qu’ils feront à ce sujet ne saurait impliquer des conditions politiques.
Or, ce que vous soutenez est pire que ce que l’on rejette ailleurs. Là-bas, les peuples ont lutté pour l’indépendance en ayant à l’idée qu’il vaut mieux être libre dans sa cabane que de demeurer esclave dans le palais de son maître. Et, après avoir rejoint sa cabane neuve sans meuble et sans fortune suffisants, l’ancien esclave devenu libre se mettait à travailler pour améliorer sa condition de vie en faisant appel au concours de son ancien maître et des autres voisins le cas échéant, mais en précisant à l’un et aux autres que nul ne devait se servir de sa sollicitation pour empiéter sur son domaine.
Or, chez nous vous traduisez les choses comme ceci :
« Mon maître est très riche, je me sens bien dans une chambre de son palais, je ne me séparerai de lui que lorsque je construirai un palais grâce à sa générosité ». Si nous laissons triompher un tel point de vue, nous risquons d’avoir à recommencer plus durement un jour parce que nous aurons temporisé trop longtemps.
Nous craignons de nous étendre beaucoup dans ce domaine si nous nous hasardons dans l’étude approfondie du prétexte économique et financier avancé comme justification du maintien de l’État Kamerunais sous la tutelle d’un autre État. En dépit de notre désir d’ignorer l’existence des prétendues cloisons politiques parmi les Kamerunais, nous nous permettons de vous livrer certaines opinions qui seraient de nature à vous mettre à l’aise. La presse locale a fait état d’une conférence tenue à Douala le 21 février dernier par le Révérend Père S. S. De Soras sur la position de l’Église en face des problèmes que pose l’évolution actuelle de l’Afrique.
À ce propos, un périodique local nous livre l’information suivante:
» L’indépendance, ajoute De Soras, pose de réels problèmes d’ordre politique, économique, social, linguistique etc…et pour la solution desquelles nous avons droit au concours sincère et au dévouement désintéressé de nos anciens colonisateurs. À ce propos, il cite l’exemple des techniciens français restés au service du Maroc. Mais il est primordial- précise-t-il-que les problèmes politiques soient résolus avant tous les autres, et de façon satisfaisante, car seule cette façon permet de retrouver l’audience nécessaire à la solution des autres problèmes…
Nous pouvons également vous livrer une autre opinion autorisée, celle des étudiants catholiques africains qui, à l’issue d’une rencontre en avril dernier à Rome, ont publié un important manifeste sur l’émancipation des peuples coloniaux, document dans lequel les problèmes économiques occupaient le premier chapitre et qui a fait grand écho dans la presse locale du Kamerun. Concernant les problèmes économiques, les étudiants catholiques africains ont déclaré notamment :
« Les étudiants catholiques africains après examen de la situation économique de leur pays,
« Constatant que l’économie de l’Afrique noire sous-développée et orientée vers les profits des grosses entreprises de traite est dominée et utilisée par celle de la métropole,
« Constatant que l’économie dite de don (FIDES) malgré quelques résultats positifs, n’a rien changé de fondamental à la structure des liens de sujétion.
« Pensent que le marché commun laisse augurer un super-colonialisme étayé par les mammouths industriels de l’Europe.
» Préconisent, une fois l’hypothèse coloniale levée par l’émancipation politique, un socialisme communautaire et personnaliste qui, répudiant les principes et certaines méthodes d’une économie socialiste sous-tendue par l’éthique matérialiste du communisme, se fonde sur les traditions africaines à caractère collectif. »
Nous pensons qu’il n’y aura aucune personne d’assez mauvaise foi pour prétendre que les opinions que nous venons de relater et qui concordent avec notre point de vue seraient l’œuvre d’une quelconque tendance « extrémiste ».