LETTRE DE RUBEN UM NYOBE AU 1er MINISTRE DU CAMEROUN ANDRE MARIE MBIDA, LE 13 JUILLET 1957. (2ème partie)
VOUS DEVEZ PRENDRE POSITION
D’aucuns pensent que le problème kamerunais est de nature à tendre un nouveau piège aux nationalistes camerounais et certains journaux ne se privent pas de faire état d’une éventuelle lutte fratricide entre kamerunais. Nous savons qu’une telle campagne procède de la consigne séculaire qui consiste à diviser pour régner et qu’on a orienté chez nous vers la lutte contre l’UPC ainsi que M. Hubert, alors chef de Région de Dja et Lobo préconisait dans une lettre, en date du 12 mars 1955 adressée à l’un de ses collaborateurs où il exprimait en ces termes :
« La meilleure action que nous puissions avoir, c’est de susciter des oppositions africaines et de rendre la vie impossible aux meneurs upécistes en leur opposant des Africains décidés et énergiques ».
L’opinion d’une grande fraction de nationalistes kamerunais est que le problème actuel est la lutte pour l’indépendance et qu’il faut déployer tous les efforts pour que cette lutte sacrée ne soit pas entravée par la lutte d’influence.
Nous présentons trois variantes pour la détente politique et morale dans le pays. L’heure est donc venue pour chacun de prendre ses responsabilités. Il vous appartient à vous dire :
– Si oui ou non, vous êtes pour l’amnistie.
-Si oui ou non, vous êtes pour le rétablissement des libertés démocratiques dans le pays.
-Si oui ou non, vous êtes pour l’indépendance en reconnaissant que un État ne peut pas être sous la Tutelle d’un autre État.
Les documents joints à la présence communication contiennent un exposé assez clair de notre point de vue. Toutefois, certaines remarques restent à faire.
Vous tentez de justifier votre hostilité à l’égard de l’UPC par une prétendue inféodation de notre Mouvement au communisme. C’est une allégation erronée. L’expérience a d’ailleurs montré que nos adversaires ne nous portaient cette calomnie que dans le but de justifier une politique réprouvée par le peuple et ainsi l’on faisait valoir qu’on ne voulait pas faire cause commune avec l’UPC, parce que celle-ci était d’obédience communiste. Il en est de même des membres de l’UPC qui abandonnent la lutte à la suite des trahisons et qui essayent de se couvrir d’un anticommunisme ridicule. Si la question du communisme pouvait avoir réellement accès dans le débat qui nous occupe, si l’UPC pouvait être accusée de communisme avec raison, nos détracteurs auraient du mal à expliquer les raisons pour lesquelles tous les grands moyens mis en œuvre jusqu’ici pour isoler, puis anéantir l’UPC se sont soldés par un lamentable échec. Cet échec se traduit par le fait que l’UPC incarne le nationalisme camerounais et que tous ces détracteurs, si hauts placés soient-ils, sont obligés de mentir pour étayer leurs calomnies à son égard. Un député du Kamerun, M. André-Marie Mbida, soutenait un point de vue semblable à la tribune de l’Assemblée Nationale Française le 22 mars 1956 en déclarant :
« Je rappelle aux métropolitains qu’ils n’ont pas le monopole du nationalisme. Tout le monde aime son pays. Les Français aiment le leur. Nous aimons le nôtre. L’amitié doit nous lier.
Voilà ce que je voulais souligner.
« En effet, très souvent quand nous présentons une revendication on prétend que nous sommes poussés par les étrangers. Je ne connais pas de russe, et en France je n’ai jamais fréquenté d’école communiste.
« À Versailles je me suis mêlé plusieurs fois au groupe communiste à l’Assemblée de l’Union Française pour voir si l’on me parlerait politique. Jamais les délégués communistes à l’Assemblée de l’Union Française ne m’ont entretenu de politique. En vérité les sentiments que nous exprimons sont tout à fait naturel car chacun est attaché à son pays ».
Extrait du « Journal officiel », Débats Assemblée Nationale, année 1956, page 1201, séance du 22 mars 1956.)
Cette déclaration est nette et claire. Elle nous porte à croire que si certains de nos compatriotes continuent à calomnier l’UPC c’est bien en application de la doctrine citée plus haut et selon laquelle il faut « opposer les Africains décidés et énergiques » à l’UPC.
Mais les Africains décidés et énergiques, on les a trouvés. On a même trouvé des administrateurs, des missionnaires, des gouverneurs décidés et énergiques. Mieux que cela on a trouvé des militaires et leurs armes décidés et énergiques contre l’UPC. Tout cela a connu un grand échec, parce qu’il est vain de s’armer contre le nationalisme militant d’un peuple qui se veut unifié et indépendant.
À bon droit, l’UPC, incarnation du nationalisme au kamerunais, ne mourra pas et quiconque pratique une politique kamerunaise contre ces nationalistes serait comparable à un homme qui prétendrait éteindre un incendie en y versant de l’essence.
De même qu’on a pu gouverner en Tunisie contre le Néo-Destour ni au Maroc contre l’Istiqlal, de même nul ne pourra valablement gouverner au Kamerun contre l’UPC.
Mais au Kamerun, les conditions sont différentes de celles qui existaient dans les pays que nous venons de nommer. Au Kamerun, il est certes impossible de gouverner contre l’UPC, mais il est très possible, largement possible de réaliser l’accord avec l’UPC et de coopérer avec elle pour l’aboutissement des revendications légitimes du peuple kamerunais. C’est à cela que tendent nos propositions présentées en trois variantes pour la détente politique et morale dans le pays.