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Alliance Patriotique

« JORNAL DE ANGOLA » : INTERVIEW DU DR YAGNYE – PAR ANDRÉ SIBI. ( 29 mai 2022 – Interview traduite en français)

Le Dr Daniel Yagnyè Tom, neuropsychiatre camerounais formé en Russie et exilé en Angola depuis 1986, raconte son expérience dans ce pays et la situation sur le continent africain. Né à Douala, Daniel Yagnyè Tom se considère comme un « Angolais dans l’âme », un panafricaniste et un homme de convictions. Interview d’André Sibi.

Dans quelles circonstances vous voyagez en Russie pour vos études supérieures ?

Ça a été l’un des moments les plus difficiles de ma vie. J’étais déjà étudiant à la faculté des sciences de l’unique université de Yaoundé de cette époque. Mais ayant à cœur de faire des études de médecine, mes parents n’avaient pas la capacité financière de me faciliter l’entrée dans l’unique école de santé du pays de l’époque : le Centre Universitaire des Sciences de la Santé (C.U.S.S), puisque même si officiellement les entrées étaient faites par concours, la réalité était beaucoup plus complexe et les entrées se faisaient par divers canaux. J’avais déjà participé à deux examens sans succès. Heureusement avec l’aide de mon oncle, le capitaine Michel Makanda, j’ai obtenu la bourse pour les études de médecine en Union Soviétique.

Vous a-t-il été facile de terminer vos études en Russie ?

Ça n’a pas du tout été facile puisque j’avais deux défis : les études en médecine et l’exercice de la politique. La Russie était en pleine transformation et il y avait quelques interférences politiques dans l’enseignement, d’autre part le Cameroun, pays néo-colonisé, faisait une pression politique aux soviétiques au niveau diplomatique pour le suivi de ses étudiants, ce qui n’a pas du tout facilité mon séjour en Russie.

Quelle Russie aviez-vous rencontré à cette époque ?

C’était l’Union Soviétique de Leonid BREJNEV lorsque je suis arrivé en 1975. Pour un jeune africain qui avait grandi sans accès à la santé ni la culture et à l’enseignement gratuit, il s’agissait d’une découverte gigantesque et d’une société complètement différente. Mes premières années furent de rêve avec la rencontre avec le socialisme et le marxisme léninisme, mais progressivement j’ai commencé à comprendre la spécificité et les particularités de la société soviétique. Mon séjour pendant dix ans à Volgograd, l’ancien Stalingrad, a profondément marqué ma vie parce que la ville entière transpirait le patriotisme des soviétiques pendant la Deuxième Guerre Mondiale, ce qui a été la grande source d’inspiration qui a radicalement transformé ma vie jusqu’à ce jour.

En dehors de la formation en médecine, c’est aussi en Russie que vous avez commencé et vous vous êtes affirmé comme membre de la Direction de l’Union des Populations du Cameroun (U.P.C) ?

C’est à Volgograd que j’ai découvert l’héroïsme soviétique. Après avoir rencontré pendant mes vacances d’été à Paris un oncle exilé membre de l’UPC, celui-ci me raconta la véritable histoire de la guerre d’indépendance du Cameroun et je découvrais ainsi l’héroïsme de mes propres parents, dont le grand frère de ma mère Tina Kissaga. Cette rencontre avec mon oncle Yana me découvrit l’héroïsme du peuple camerounais, ce qui se transforma en un moteur de mon militantisme en Union Soviétique. Avec le temps je fus désigné responsable des étudiants en Europe de l’Est. En 1982, après le troisième congrès de l’UPC, je fus nommé Représentant Spécial de l’UPC en Union Soviétique et dans les pays de l’Europe de l’Est. En 1984, au quatrième congrès de l’UPC, je fus élu membre titulaire du Comité Central de l’UPC.

Actuellement comment sont vos relations avec les autorités camerounaises ?

Les relations avec les autorités de mon pays sont froides à cause de mes options politiques qui ne sont pas en accord avec celles du gouvernement camerounais. Dit d’une autre manière, l’actuel Chef d’état après quarante années de présidence incontestée, est très âgé. Je respecte son âge vénérable. La république du Cameroun va amorcer bientôt, un changement fondamental de sa vie politique. Nous accompagnons de près les activités politiques du pays.

Dans plusieurs de vos écrits, vous évoquez le Contentieux Historique franco-africain, qu’est-ce que c’est finalement ?

En vérité les pays africains dits  » francophones  » n’ont jamais été réellement indépendants, ils ont simplement bénéficié d’une relative autonomie politique. Il suffit de dire que la monnaie utilisée dans ces pays est le franc CFA qui est une propriété de la France. Le concept Contentieux Historique franco-africain explique comment la France a réussi à créer des états africains apparemment indépendants, mais en réalité complètement sous sa dépendance, par le biais des assassinats, de la corruption et de différents réseaux occultes, la France a créé la renommée « FrançAfrique » qui naquit au Cameroun, l’unique pays « francophone » du sud du Sahara où il eut des génocides et une guerre atroce pour la conquête de l’indépendance. En vérité la politique monétaire de la France dans ces pays apparaît aujourd’hui comme un défi pour tout le continent, qui devrait se mobiliser comme il le fit contre l’apartheid, parce qu’il s’agit d’un obstacle pour le développement de tout le continent.

Nous vivons actuellement dans une époque post-coloniale, aurait-il un sens pour les africains d’exiger des indemnisations ou des réparations pour la colonisation ?

Les africains devraient exiger des réparations non seulement pour le colonialisme et le néocolonialisme, mais aussi pour la traite des esclaves. Dans ce monde, seulement les africains ont tendance à tout oublier. Si quelqu’un se rendait aux Etats-Unis, en France, en Allemagne et réussissait à y voler d’importants biens nationaux, même après des siècles, ces pays iraient tout faire pour récupérer leurs biens. Grâce à notre continent, les pays occidentaux se sont enrichis au détriment de l’Afrique avec la perte de ses fils, c’est pour cela que les indemnisations sont incontournables.

Est-ce qu’un État africain a adopté votre théorie du  » Contentieux Historique franco-africain « ?

Il ne s’agit pas pour le moment de parler ouvertement de ce concept qui fait encore peur, mais ce qui se passe actuellement au Mali ou en République Centrafricaine par exemple, est entièrement lié au Contentieux Historique franco-africain.

L’Afrique s’est libérée du colonialisme, cinquante ans après la création de l’OUA, quelles étaient ses objectifs ?

L’Afrique ne s’est pas réellement libérée du colonialisme parce qu’une partie continue menottée par le néocolonialisme, il s’agit de sa partie dite « francophone ». C’est pourquoi l’OUA n’a pas été à la hauteur de ce qu’attendaient les peuples africains qui rêvaient d’une Afrique unie politiquement. L’OUA naquit divisée, par un mauvais compromis entre les groupes de Casablanca et de Monrovia. L’Union Africaine a hérité de ses fragilités et faiblesses.

Qu’est-ce qui vous a fait échanger le Cameroun par l’Angola?

À la fin des années 70, pendant notre résistance clandestine, j’ai été trahi par un compatriote et je ne pouvais plus rentrer au Cameroun. Jusqu’aujourd’hui les choses n’ont pas réellement changé pour mon parti. Tenant compte de la situation politique actuelle de mon parti qui n’est pas officiellement légalisé et ne peut donc pas fonctionner normalement, ma sécurité au Cameroun n’est pas garantie, c’est la raison pour laquelle je suis obligé à vivre en Angola qui est ma deuxième patrie.

Votre insertion dans le marché de travail angolais a été un grand défi, surtout à cause de la langue ?

La langue fut un grand problème mais il y en a eu d’autres, ce qui est normal. En 1986, il y avait très peu de médecins. L’Angola n’avait pas de médecins spécialistes suffisants, la plupart était des étrangers, généralement des soviétiques, des cubains, des bulgares, des vietnamiens etc…un africain noir ne sachant pas parler portugais, un jeune africain spécialiste en neurologie, domaine où il n’y avait aucun spécialiste angolais a été un véritable cas, puisque les dirigeants de l’hôpital Américo Boavida devaient avoir une idée claire du niveau de ce spécialiste. Mais je dois remercier mes collègues angolais qui ont toujours été de mon côté, en me soutenant de diverses manières jusqu’à ma nomination par le ministre Flavio Fernandes, comme premier chef de service de Neurologie de l’hôpital María Pia/ Josina Machel à la fin des années 80.

Plus de 30 ans après, vous vous sentez angolais ?

Oui! C’est ici en Angola que j’ai réellement appris la pratique politique. Ce serait une ingratitude que de ne pas me sentir angolais, après avoir été adopté par l’hospitalier peuple angolais, pour lequel j’ai un profond sentiment de reconnaissance avec une véritable famille.

Quelle Angola aviez-vous rencontré il y a 30 ans et quelle Angola aujourd’hui ?

L’Angola était une Afrique différente quand je suis arrivé ici il y a 36 ans. Il suffit de dire qu’il n’y avait pas de marchés ni de vente dans les rues, il y avait moins de bruit. Dans un contexte général de guerre où presque tout manquait, tout comme le manque de cadres, l’angolais était mobilisé pour sa formation. On parlait de cadres équivalents, avec beaucoup d’humilité, beaucoup d’angolais âgés étudiaient. L’Angola d’aujourd’hui est tout simplement différente, avec une réalité et des nécessités différentes. Très souvent on parle du changement des temps, que le temps n’est plus le même qu’avant, en réalité ce sont les hommes qui changent dans leur processus d’adaptation. Aujourd’hui l’Angola a d’autres défis, avec une jeunesse plus formée, décomplexée. Étant optimiste de nature, je vois une Angola rayonnante, ce qui ne voudrait pas dire sans problèmes.

Dans quel état aviez-vous trouvé les services de neuropsychiatrie en Angola et quelle évaluation vous faites aujourd’hui ?

Qui suis-je et quelles sont les données que je possède pour effectuer un tel bilan ? Je pourrais simplement dire quelque chose sur ma pratique neuropsychiatrique. La vérité c’est que nous avons eu des moments très difficiles dans les sphères de Neurologie et de Psychiatrie. Je suis arrivé en Angola le 2 Mai 1986,  jusqu’à l’année 2000, il n’y avait pas encore de Neurologue angolais. C’est avec une réelle satisfaction que je peux affirmer que mon exercice de la Neurologie a suscité des vocations et inspiré des collègues, comme le médecin colonel María Antonia Silva de l’hôpital militaire central, Elisa de l’hôpital María Pia, Felisberto, Tony Pierre, la ministre María do Rosario, Bettencourt…avec les jeunes aujourd’hui, on peut dire que nous avons un bon nombre de Neurologues. Pendant ma spécialisation en Neurologie, tenant compte des problèmes que je suspectais en Afrique dans le domaine neuropsychiatrique, j’ai demandé à mon professeur Vladimir Kourchev, une formation supplémentaire dans le service de Psychiatrie afin d’améliorer mon assistance des malades psychiatriques, surtout dans les urgences. Ce qui a été très utile pour moi ici à Luanda avec la carence des Psychiatres que nous avions. Avec l’arrivée du Dr Rui Pires de la Bulgarie, ma collaboration avec lui fut agréable et avantageuse parce qu’il encourageait ma pratique psychiatrique avec beaucoup d’enseignements et de conseils. Enfin je réalisais une formation en Psychiatrie et en désintoxication dans la clinique universitaire de Pampelune en Espagne.

Que représente la Bataille de Cuito Cuanavale pour le continent africain ?

Pour Nelson Mandela, l’écrasante défaite de l’armée raciste à Cuito Cuanavale a marqué le virage de la lutte de libération nationale, une victoire pour toute l’Afrique. Cette défaite n’a pas seulement été celle de l’armée sud-africaine mais aussi celle de ses alliés occidentaux viscéralement animés par l’esprit de Berlin 1884. Pour notre Afrique noire longtemps piétinée et humiliée pendant des siècles par l’esclavage, la traite des esclaves, le colonialisme et le néocolonialisme, cette victoire a été un virage historique, une énorme espérance. Elle a montré la possibilité de vaincre cet homme blanc qui avait pour idéologie sa suprématie sur les noirs africains. Bien évidemment c’est cette victoire qui a dicté la fin du régime de l’apartheid en Afrique du Sud, la libération de Nelson Mandela et l’indépendance de la Namibie.

Que faudrait-il pour perpétuer l’importance de la Bataille de Cuito Cuanavale ?

Au moment où de plus en plus de personnes dans le continent recommencent à parler de panafricanisme, il est important de montrer aux populations africaines et à la jeunesse, des exemples vivants de solidarité et de fraternité panafricanistes. Je pense qu’un festival panafricain de la jeunesse à Cuito Cuanavale serait très approprié, avec des journées culturelles, artistiques, sportives, etc…

En tant qu’ académicien et homme politique, qu’est-ce qui serait à l’origine d’autant de coups d’états dans le continent, et particulièrement dans l’Afrique francophone ?

Je pense qu’il faudrait regarder avec certaine dialectique les coups d’états dans le continent. Nous avons eu des coups d’états de Abdel Gamal Nasser en Égypte, de Rawlings au Ghana, Sankara du Burkina Faso, Kadhafi de la Lybie, qui ont changé substantiellement l’état général de ces pays. N’étant pas apologiste des coups d’états en général dans notre Afrique, j’admets néanmoins, dans les pays africains dits « francophones », l’implication de militaires patriotes dans la solution du Contentieux Historique avec la France comme nous le voyons actuellement au Mali. En Afrique « francophone », de manière générale, le jeu politique est complètement vissé, fermé ne laissant aucune place à une véritable opposition, parce que ces pays travaillent pour la France, la plupart des coups d’états ne sont que des changements artificiels, de façade, afin de perpétuer la FrançAfrique.

Quels chemins alors pour une Afrique meilleure ?

Les chemins pour une Afrique meilleure sont ceux de l’unité politique du continent. Mais nous devons être réalistes, parce que l’on ne peut pas parler d’une seule Afrique puisqu’il existe en réalité plusieurs « Afriques » avec des diversités historiques, il y a une réelle diversité de réalités vécues par les pays africains. Les problèmes du Maghreb sont totalement différents de ceux des pays subsahariens. La réalité des pays anglophones est différente des lusophones et des francophones. Comment proposer une solution unique pour des réalités différentes ?

Ceci dit, avec la crise ukrainienne et la géopolitique mondiale en évolution, nous pouvons penser sans nous tromper que c’est maintenant plus que jamais, que les pays africains doivent se libérer du joug et du contrôle de l’Occident, pour entrer pleinement dans le concert des nations. En réalité les multiples coopérations qui  cachent simplement un système pernicieux d’exploitation, doivent cesser et donner la place à un véritable partenariat équitable.

Notre continent va de défi en défis, il est actuellement en train de sortir avec ses propres moyens de la pandémie, que certains pensaient entièrement destructrice pour lui. Le prochain et le plus important défi est que comme d’habitude, l’Occident va tout faire pour que ce soit l’Afrique, qui paye le prix de la guerre actuelle en Ukraine. Une unité d’intérêts et d’attitudes permettrait à la fin de cette crise ukrainienne au continent, de conquérir une voix correspondant à son potentiel réel dans ce nouvel ordre mondial qui se profile.

Vous avez passé toute votre vie ici, certainement vous avez constitué une famille ?

J’ai une famille angolaise formidable. C’est le moment de parler de celle qui fut mon épouse. Celle qui a su pendant le temps de notre union, être mon soutien, ma compagne dans les bons et dans les douloureux moments de ma trajectoire de vie dans ce pays d’adoption. Même comme le cours de la vie et les événements ont décidé autrement, j’aimerais rendre hommage à mon ex-épouse qui m’a donné grâces à Dieu, trois magnifiques enfants qui sont maintenant des adultes et qui se sentent bien dans leurs peaux. Je ne peux pas laisser de mentionner que nous sommes des heureux grands parents de petits-fils qui illuminent nos cœurs.

J’ai une pensée pour les membres de sa famille qui m’ont adopté comme fils, frère, neveu, oncle et ami. Une pensée spéciale à ma feue belle-mère Antonica Baião (Petite maman). À partir de maintenant, il existe un lien de sang indestructible qui m’unit à cette famille et à la terre angolaise: nos enfants adorables et nos petits-enfants.

Brièvement va sortir votre biographie. Que pouvons-nous attendre?

Mon parcours depuis mon enfance jusqu’aujourd’hui.

Interview réalisée par André SIBI.

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