1959-1960: L’ÉTAT DU CAMEROUN ET SON INDÉPENDANCE FORMELLE – 2. La déclaration d’Indépendance formelle.
Le 1er Janvier 1960, quelques heures avant même la proclamation de l’indépendance, il y eut une trentaine de morts. Ce que le correspondant du Monde, Philippe Decraene, rapporte ainsi le 1er Janvier 1960 :
« Douala a été à plusieurs reprises le théâtre d’événements sanglants, notamment en mai 1955 et en décembre 1958 lors du passage des membres de la mission de l’ONU. Malgré le retour au calme dans la région de la Sanaga-maritime, dont ce port est le débouché naturel, le climat politique de la capitale économique n’a jamais été assaini. Les délégations étrangères venues assister aux fêtes de l’Indépendance sont nombreuses et importantes : SG de l’ONU M. Hammarskjöld, Madame Golda Meir, ministre des affaires étrangères d’Israël, M. Cabot Lodge, représentant le Président Eisenhower. La délégation française est conduite par M. Jacquinot et plusieurs chefs d’États membres de la Communauté parmi lesquels Modibo Keita, Chef du Gouvernement du Mali et Moctar Oud Dada de la Mauritanie.
Par la négociation, M. Ahidjo le Premier ministre du Cameroun a obtenu l’indépendance. L’aile extrémiste de l’UPC que dirige M. Moumié, auquel M. Mbida ancien Premier ministre apporte un surprenant concours, accepte mal cette promotion qui l’écarte du pouvoir. C’est ce qui explique que les commandos de l’UPC, mettant à profit des querelles de chefferies, entretiennent un climat de terreur dans toute la région Bamiléké. C’est aussi ce qui explique la démonstration de force à Douala.
Les élections générales qui vont prochainement se dérouler au Cameroun fourniront d’utiles éléments d’appréciation sur l’audience exacte de l’UPC. Mais il est certain que les observateurs français et étrangers actuellement à Yaoundé jugeront comme elle le mérite, l’attitude d’hommes politiques irresponsables qui n’hésitent pas à lancer leur pays dans le cycle dangereux du terrorisme et de la répression sous prétexte que leur programme a été réalisé par des rivaux. » Philippe Decraene, Le Monde du 1/1/1960.
« Après un demi-siècle d’administration française, le Cameroun dispose d’un équipement supérieur à celui de la plupart des jeunes États africains » : titre du long article paru le 1er Janvier 1960, exaltant « l’œuvre de la France » dans ce pays:
« C’est à un Cameroun modernisé que la France ouvre, le 1er Janvier 1960, les portes de la Communauté des Nations, après avoir assumé durant 40 ans son développement économique, et amorcé sa formation politique. » (Le Monde du 1/01/1960).
Le Monde du samedi 2 janvier 1960 titrait : « Après les sanglantes agressions de mercredi, le Cameroun célèbre son indépendance, mais on craint de nouveaux troubles (…) La Tunisie, l’Allemagne Fédérale, l’Italie ont reconnu le nouvel État. Les agences françaises avancent le chiffre de 30 morts, tandis que l’agence britannique Reuter annonce une quarantaine de morts. »
L’agence United Press (USA) écrivait alors:
« (…) Depuis plusieurs mois, les rebelles que l’on pense être au nombre de 2 000 environ et qui bénéficient de l’appui occasionnel et toujours volontaire de 100 à 200 000 Bamilékés, reçoivent des armes légères de fabrication italienne et tchécoslovaque. Les rues de Douala se sont vidées et l’on ne remarque aucun signe de liesse populaire. Les habitants de Douala, après les événements sanglants de la veille, ont préféré rester chez eux. À l’aéroport, les terroristes sont entrés par les bureaux de la météo, frappant de leurs couteaux de brousse tous ceux qui se trouvaient sur leur passage. Plusieurs voitures furent détruites, un DC – 4 d’Air France fut endommagé. Quand, après l’attaque, l’avion de Lagos transportant les personnels du Dahomey, du Togo et de la Côte d’Ivoire se posa sur l’aéroport, la troupe était là pour recevoir les visiteurs : ce n’était pas une garde d’honneur en uniforme d’apparat, mais un détachement de soldats en tenue de campagne et mitraillette au poing. »
Dans Le Monde des 3-4 janvier 1960:
« L’INDÉPENDANCE DU CAMEROUN – M. Ahidjo proclame l’indépendance du Cameroun et lance un appel aux opposants de l’UPC
Assombries par la campagne terroriste déclenchée par l’UPC, les cérémonies marquant l’accession de l’État du Cameroun à l’indépendance, commencées vendredi à Yaoundé, se poursuivent samedi à Douala et dimanche à Garoua. Des coups de feu ont été tirés ce samedi par des inconnus sur des gendarmes qui se trouvaient près de l’aéroport de Douala. On peut attacher beaucoup d’importance au fait que l’URSS a reconnu le nouvel État. Le maréchal Vorochilov, Président du Présidium du Soviet Suprême, a adressé un message d’amitié à M. Ahidjo, Premier Ministre, soulignant notamment ‘l’importance historique de la formation en Afrique d’un nouvel État indépendant’ et la ‘sympathie constante de l’URSS pour la lutte des peuples africains contre le colonialisme en vue de leur indépendance’. Cette initiative et celle, de même nature, prise par M. Chou En Laï est de nature à renforcer M. Ahidjo face à ses adversaires de l’UPC, dont les liens avec le communisme sont évidents.
Cependant au cours de la nuit de jeudi à vendredi, des incidents avaient éclaté dans la banlieue de Yaoundé, où l’on déplorait 5 morts et 8 blessés, à Douala 34 morts dont 3 européens.
Ahmadou Ahidjo fait ici allusion à l’UPC :
« Nous ne croyons pas, comme quelques-uns attardés dans un romantisme désuet, que les luttes meurtrières soient nécessaires au mouvement de l’Histoire, et que les nations doivent se créer dans le sang. Un État naissant n’a rien à gaspiller : ni ses hommes ni ses biens. Ceux qui se sont séparés de nous et qui ont tenté de conquérir seuls les objectifs qui revenaient à tout un peuple n’ont fait qu’entraver la marche de leurs frères. Qu’ils reconnaissent leur erreur et nous rejoignent aujourd’hui. Nous oublierons leur défection. L’indépendance, comme la liberté, est un bien qui se conquiert et se reconquiert chaque jour, et personne n’est de trop pour la défendre (…) Vive la Liberté, vive le Cameroun indépendant. »
Le premier ambassadeur du Cameroun en France, Jacques Moukouri, était un ancien membre du cabinet du Dr. Aujoulat…
Pour l’UPC, la lutte restait la même. Depuis Conakry, le Bureau du C.D. de l’UPC déclarait :
« Notre position est claire et nette : l’indépendance actuelle ne répond nullement aux objectifs poursuivis par l’UPC dès sa naissance, par conséquence la révolution continue sur les thèmes précis: 1º L’indépendance réelle ; 2º la restauration et le respect des libertés démocratiques ; 3º la terre à ceux qui la cultivent, en l’occurrence les paysans ; 4º le bien-être des travailleurs (…)
Le peuple camerounais ne juge pas les leaders africains en fonction de leurs déclarations d’intention, mais seulement en fonction de leurs actes positifs en faveur de la révolution. Ce peuple n’oublie pas que les leaders, comme Senghor, portent une part de responsabilité dans la détérioration de la situation dans notre pays. Tôt ou tard, le peuple camerounais dira le dernier mot. »
Le 4 janvier 1960, un climat d’appréhension persistait de Douala à Yaoundé. Dans Le Monde du 5 janvier 1960, sous la plume du dénommé André Blanchet :
« Lors du défilé, la masse prête à l’enthousiasme le manifesta au passage des unités armées camerounaises et plus encore à l’évocation du nom de Ruben Um Nyobè, mais se montra avare d’applaudissements à l’endroit de M. Ahidjo, dont le discours à la suite d’une panne de haut-parleur, ne lui parvint pas (…) il y avait MM. Soppo Priso, Mayi Matip et M’Bong Silas, ancien maquisard, qui applaudissaient (…)
Le sens de la manifestation de l’UPC
La démonstration si habilement et efficacement montée samedi, pendant le défilé à la gloire d’Um Nyobè par l’UPC légale [celle du rallié Mayi Matip], doit être interprétée moins comme un acte hostile au Gouvernement que comme le signe non équivoque d’un désir de participation à la vie politique d’un Cameroun indépendant (…) ils brandissaient le portrait de leur héros sous le nez des européens (…) il ne faut pas oublier que les Bamilékés sont 40 000 et se refusent de considérer que l’indépendance est leur. S’il se produisait de nouveau une conjonction des chefs terroristes Bamilékés et des actuels leaders politiques du pays Bassa, qui furent des camarades de ‘maquis’ avant le ralliement de ces derniers, le gouvernement de M. Ahidjo aurait beaucoup de mal à restaurer l’ordre dans le sud Cameroun.
Rappel des événements
– Mercredi 30 décembre [1959]: 5 attaques simultanées à Douala et dans les environs : une trentaine de victimes.
Nuit du jeudi 31 décembre : Incidents dans la banlieue de Yaoundé, 5 morts et 8 blessés.
Jamais sans doute une capitale n’a dû apparaître aussi tragiquement vide que Yaoundé au moment le plus exaltant de l’histoire de la Nation (…) le chauffeur de taxi qui me conduisait n’était guère enthousiaste, ayant dû transporter avant moi dans son taxi 2 morts et plusieurs blessés. » André Blanchet, Le Monde du 5/01/1960.
Le 8 janvier 1960, nouvelles confrontations armées à Douala, en Sanaga-maritime et en pays Bamiléké.
L’attaque du camp militaire Mboppi avait fait plusieurs morts. Confrontation à Loum Chantiers. À Ngambè, la mission catholique avait été évacuée ainsi que celle de Log Bikoy.
Le 10 janvier 1960, le Gouvernement rétablissait le couvre-feu à Douala de 21 heures à 5 heures. Le Japon reconnaissait le Cameroun tandis que l’Église Catholique promettait tout son concours à la nation camerounaise à travers le discours du nonce apostolique, Mgr Maury :
« L’Église Catholique, sans rien aliéner de sa liberté et sans s’ingérer dans les activités politiques qui ne sont pas de son domaine, promet tout son concours à la nation camerounaise ».
À New-York, le 11 janvier 1960, le Président de la Ligue Internationale des Droits de l’Homme/LIDH affirmait : « L’ONU est responsable de la situation au Cameroun » (Agence Associated Press/AP). Le New-York Times publiait une lettre cosignée par le président de la LIDH Roger Baldwin et par George Houser, le directeur du Comité Américain pour l’Afrique, dont est extrait le paragraphe suivant :
« Le Cameroun français ne doit pas être montré en exemple de l’incapacité des africains à se gouverner eux-mêmes, comme certains auraient tendance à conclure. C’est plutôt l’exemple d’un échec des Nations Unies, sous une pression de guerre froide exercée par les puissances occidentales avec l’aide des États-Unis, dans la préparation des conditions de l’indépendance. »
Le 15 janvier 1960, « incidents » dans la chefferie de Bazou : 5 morts.
Dr Daniel Yagnye Tom
Président de l’Alliance Patriotique et Représentant spécial de l’UPC
En Afrique Australe et Centrale.